Entre la technologie et le poignet : les seniors oubliés des montres connectées ?

Comprendre, concevoir et améliorer les interactions homme-système.

02/02/2026

Observer avant de concevoir : la promesse inachevée de la montre intelligente

“Observer un utilisateur en situation réelle, c’est déjà commencer à comprendre ce que les chiffres ne disent pas.” Cette maxime, au cœur de toute démarche ergonomique, prend un relief particulier face à l'engouement autour des montres connectées dédiées aux seniors. Entre promesse d’autonomie, de prévention santé et d’accès simplifié à l’information, ces objets, omniprésents dans les rayons et dans les discours des fabricants, incarnent-ils vraiment un progrès pour l’humain vieilli ? Ou sont-ils le symptôme d’une innovation dictée par les possibilités techniques, au détriment des usages réels, des corps singuliers, des besoins sensibles ?

Plus de 940 000 personnes de plus de 65 ans étaient équipées d’une montre ou bracelet connecté en France en 2023 (ARS Occitanie, 2023). Un taux d’adoption en hausse… mais qui masque des usages effectifs très faibles, parfois contrariés, souvent abandonnés. Une réalité trop rarement interrogée : si les chiffres de vente rassurent, l’expérience quotidienne, elle, interroge, dérange, invite à prendre le temps du terrain plutôt que celui du marché.

Quand la main tremble, que devient le geste ? Corps singulier, design universel, usages dissous

Chez nombre de seniors, une montre n’est pas qu’un prolongement du smartphone. Elle est, d’abord, un marqueur d’habitude, un geste routinier – et parfois affectif. Le passage à la montre connectée bouleverse ce rituel. Le simple fait de fixer le bracelet exige souvent une motricité fine, parfois altérée. La lecture de l’écran, elle, confronte à des affichages minuscules, à des contrastes inadaptés, à une réactivité tactile impitoyable pour des doigts moins agiles, ou des peaux moins conductrices.

  • Écrans trop petits et difficiles à lire : Une étude menée par l’université de Stanford (The Gerontologist, 2019) souligne que plus de 60% des seniors de plus de 75 ans rencontrent des difficultés majeures de visibilité sur les montres connectées standard.
  • Interactions tactiles exigeantes : Actionner une alerte ou valider une notification demande une pression précise, souvent impossible dans le contexte d’arthrose ou de tremblements (PLOS ONE, 2022).

Le design universel, dans cette zone d’interface, reste souvent un mirage. Adopter une posture juste, réussir une navigation sans erreur, lire un ECG miniature – tout cela suppose un effort, un apprentissage, là où l’intuitivité promise se dissout dans la réalité des corps.

Les promesses de santé : prévention ou anxiété connectée ?

La principale promesse marketing des montres connectées pour seniors tient dans la prévention santé. Chutes détectées, appels d’urgence, mesure du rythme cardiaque ou de l’oxygène sanguin… On y voit un filet de sécurité, voire une autonomie recouvrée. Mais qu’en disent les études d’usage ?

  • Fonctionnalités santé sous-utilisées : D’après l’étude de l’INSERM sur les objets connectés chez les personnes âgées (2021), moins de 30% des utilisateurs seniors exploitent réellement les fonctions avancées (chute, ECG, SpO2).
  • Effet d’anxiété et sursollicitation : Plusieurs enquêtes (dont celle de la Royal Society for Public Health, UK, 2022) montrent une augmentation significative de l’anxiété liée aux alertes santé, notamment chez les utilisateurs les plus âgés, perturbés par des notifications interprétées comme des alertes vitales, alors qu’il s’agit souvent de faux positifs ou de rappels bénins.

Quand la montre, censée rassurer, devient une source d’inquiétude, voire une extension de la médicalisation quotidienne, la promesse d’autonomie se retourne. Entre “sentinelle intelligente” et surveillance silencieuse, l’équilibre reste précaire.

Technocentrisme : lorsque l’objet impose le geste et non l’inverse

Concevoir pour l’humain, ce n’est pas ajouter des couches de fonctionnalités ou multiplier les capteurs. C’est penser usage avant technique. Or, la majorité des montres pour seniors répliquent le modèle du smartphone : interfaces surchargées, notifications multiples, configuration initiale complexe. On demande à un utilisateur âgé de s’adapter à l’objet, rarement l’inverse.

Quelques exemples illustratifs observés en terrain d’intervention :

  • Paramétrage initial:
    • Nécessité de passer par une application mobile, souvent chronophage et anxiogène.
    • Absence de documentation accessible, interfaces d’installation truffées de jargon.
  • Notifications sonores ou vibratoires:
    • Sous-dimensionnement des alertes pour les troubles de l’audition.
    • Vibrations non perçues par certaines peaux âgées (problèmes sensoriels, neuropathiques).
  • Obsolescence logicielle et maintenabilité:
    • Mises à jour imposées, rendant des fonctions inopérantes ou plus complexes.
    • Sentiment de perte de contrôle, facteur d'abandon massif chez les plus de 75 ans (étude Silver Valley / France Silver Eco, 2021).

“Entre le geste et la machine, il y a un monde d’interfaces mal pensées. À nous de les réconcilier.”

Retour terrain : témoignages et micro-analyses

Âge Usage Difficulté observée Comportement adaptatif
79 ans Détection de chutes Activation inopinée de l’alerte lors de gestes anodins (jardinage, ménage) Désactivation définitive de la fonctionnalité
72 ans Lecture de notifications Impossible de lire les SMS sans lunettes adaptées ; police trop petite Consultation uniquement sur le smartphone ; montre délaissée
85 ans Suivi sommeil / activité Montre inconfortable la nuit, blessures cutanées (peau très fine) Port de la montre seulement en journée

On mesure, dans ces fragments de situations réelles, combien la technicité excessivement normative des objets connectés ignore la diversité des trajectoires corporelles et l’hétérogénéité sensorielle de l’âge avancé.

Alternatives, boucles de rétroaction et design inclusif : premières pistes pour demain

L’objectif n’est pas de rejeter la technologie, mais d’exiger plus d’attention à l’humain. Des solutions existent – parfois dans le détail :

  • Personnalisation des interfaces : Possibilité de choisir des modes “grands caractères”, une gestuelle simplifiée ou des raccourcis physiques (boutons dédiés).
  • Retour sensoriel multimodal : Associer des notifications lumineuses, sonores et haptiques, au lieu de miser sur un seul canal (étude pilotée par l’Université d’Oxford 2019).
  • Documentation en langage clair : Manuel simplifié, tutoriels vidéo adaptés, support humain (téléphone ou présentiel) dans les réseaux d’aide à domicile.
  • Boucles itératives de conception : Impliquer les personnes âgées à chaque étape, dans la tradition du design participatif, à l’image des Living Labs pour la Silver Économie (voir Living Lab France).

Au sein même de l’industrie, la prise de conscience progresse – lentement : la prochaine norme internationale ISO/IEC 30141 destinée aux IoT pour la santé (ISO) entend mieux intégrer ces problématiques, en recommandant des tests utilisateurs spécifiques seniors à chaque itération.

Le monde du sens : ouvrir un autre regard sur la montre “connectée”

La montre connectée, entre le poignet et le vivant, interroge jusqu’au concept même de connexion : de quoi raccrocher, de qui rapprocher, et pour qui ? Il ne suffit pas d’ajouter des algorithmes ; il faut, d’abord, réhabiliter l’expérience sensorielle, affective, quotidienne. Repenser, à chaque “clic”, ce qu’est la sécurité, le confort, la dignité d’un usage réinventé.

Ce ne sont pas les fonctionnalités qui font l'usage, mais la main qui guide, la peau qui ressent, l’œil qui se fatigue, l’esprit qui s’apaise ou s’agite. Entre la technique et l’humain, il y a tout un monde à redessiner – un monde d’attention, de compréhension, d’écoute du corps et du temps.

En savoir plus à ce sujet :