Entre la promesse d’accessibilité et la réalité d’usage : les objets connectés sont-ils pensés pour tous ?

Comprendre, concevoir et améliorer les interactions homme-système.

30/01/2026

La pluralité des usages, première pierre de l’inclusion

Dans l’imaginaire collectif, l’objet connecté a des allures de facilitateur universel : thermostat intelligent, enceinte vocale, montre de santé, domotique hospitalière… Mais derrière la promesse d’une technologie qui s’adapte à l’humain, combien d’objets connectés tiennent-ils réellement compte de la diversité des parcours de vie, des capacités, des âges, des situations sociales ? La question de l’inclusion ne relève pas seulement du slogan. Elle s’éprouve sur le terrain, dans la friction du quotidien, là où un bouton trop petit, une application peu lisible ou un paramétrage complexe deviennent autant d’obstacles silencieux.

Pour mieux cerner cette réalité, il suffit d’observer l’usage d’une montre connectée dans un EHPAD ou à domicile chez une personne polyarthritique. Ce geste qui coule de source pour l’ingénieur – effleurer l’écran, valider une option, configurer un rythme d’alerte – devient un défi dès lors que la motricité, la vision ou l’agilité cognitive sont altérées. L’inclusion ne se mesure pas seulement en chiffres de vente ou en compatibilité matérielle. Elle se lit dans l’expression minutieuse du possible et du vécu.

Du fantasme d’universalité à la réalité du design centré utilisateur

Sur le papier, l’objet connecté semble abolir bien des frontières : il promet d’automatiser, d’informer, d’alerter, de simplifier. Mais pour qui ? Selon une enquête menée dans l’Union européenne en 2022, seuls 21 % des personnes âgées de plus de 65 ans utilisent régulièrement des objets connectés à visée de santé (Eurostat). Par ailleurs, un tiers des foyers concernés abandonnent au moins un objet connecté dans l’année suivant l’achat, souvent par frustration d’usage ou par manque d’accompagnement (Statista).

  • Menus de navigation mal hiérarchisés
  • Textes trop petits ou contrastes insuffisants
  • Interfaces exclusivement tactiles, peu compatibles avec l’avancée en âge ou certains handicaps moteurs
  • Absence flagrante de mode d’emploi papier pour les personnes éloignées du numérique

L’objectif d’accessibilité n’est pas un supplément d’âme. C’est une responsabilité concrète reposant sur des standards internationaux : la norme WCAG pour l’accessibilité numérique (W3C), les référentiels d’Ergonomie ISO 9241, la directive européenne 2019/882 sur l’accessibilité des produits et services. Pourtant, dans la majorité des cas, ces exigences sont (trop) peu intégrées à la phase amont du design.

Étude de cas : L’exemple contrasté de la domotique « smart home »

Dans un appartement témoin équipé de capteurs et d’objets connectés, deux personnes s’affrontent au même dispositif : un adulte autonome, féru de technologies, et une personne malvoyante de 73 ans. Même scénario : allumer la lumière du salon via l’application mobile.

  • Pour le premier, quelques gestes suffisent et l’expérience est jugée “intuitive”.
  • Pour la seconde, l’application s’avère presque inutilisable : textes trop petits et non ajustables, absence de retour vocal adapté, icônes ambiguës, informations présentes uniquement en anglais.

Ce cas n’est pas une anomalie. Plus de 46 % des utilisateurs en situation de handicap ont déjà été confrontés à une impossibilité d’utiliser un objet connecté, notamment faute d’adaptation logicielle ou matérielle (Accessibility.com).

Face à cette situation, certains industriels tentent d’intégrer des “modes simplifiés”, des retours voix ou des contrastes renforcés. Pourtant, l’adaptabilité reste marginale face au modèle généraliste. Le risque ? Substituer la présomption “ça fonctionne pour la majorité” par une exclusion silencieuse.

Qu’est-ce qu’un objet connecté pensé pour tous ?

C’est d’abord un objet qui reconnaît la pluralité humaine. Cela commence bien avant le premier prototype : par l’observation, la collecte fine des usages réels, la confrontation aux contextes spécifiques. Trois piliers s’imposent :

  1. Accessibilité – La conformité aux principes internationaux du numérique accessible (WCAG) n’est pas discutable. Cela inclut les contrastes suffisants, la compatibilité lecteur écran, l’adaptabilité des textes, la navigation alternative.
  2. Modularité d’usage – Un même objet peut se vivre différemment selon le canal : application mobile, commande vocale, télécommande adaptée, interface web. Offrir un choix, ce n’est pas se diluer : c’est permettre à chacun sa voie d’accès.
  3. Robustesse sensorielle et cognitive – Prendre en compte l’extrême vieillissement, les troubles cognitifs, les pathologies, mais aussi les situations de handicap temporaire. Un bouton de validation doit être palpable, visible, identifié même d’une seule main ou d’un œil fatigué.
Écueil fréquemment rencontré Bénéfice d’une conception inclusive
Ecran tactile difficile à utiliser avec des gants ou des tremblements Ajout de boutons physiques / compatibilité commande vocale
Police d’affichage trop petite ou non réglable Textes adaptatifs, taille personnalisable
Sons ou voyants incompréhensibles (daltonisme, surdité) Retour haptique, signalisation multicanal

Le défi du paramétrage : invisible mais clivant

L’expérience utilisateur ne s’arrête pas à l’interface. Le paramétrage initial (création de compte, appairage Bluetooth, connexion wifi, consentement RGPD…) s’apparente trop souvent à un chemin de croix pour les publics éloignés du numérique. En 2023, un quart des propriétaires d’objets connectés déclaraient avoir eu besoin de l’aide d’un proche lors de l’installation (Observatoire Cetelem). Face à la multiplication des écrans intermédiaires, de la double-authentification à l’enregistrement vocal, l’expérience d’usage laisse sur le bord de la route nombre de personnes âgées, malvoyantes, ou simplement peu familières du digital.

Zoom croquis : entre la main et l’écran, ce que l’ergonomie révèle

À l’occasion d’une mission en centre de rééducation, une scène frappante : devant une borne de santé connectée, un patient tente de scanner son dossier. L’interface semble claire, mais le scanneur placé trop bas oblige à une flexion du dos pénible, tandis que l’écran ne pivote pas. Détail minuscule, répercussion majeure : tout le confort d’une solution connectée s’efface devant une posture intenable. Encore une fois, la conception aurait pu être enrichie par l’observation attentive d’un panel d’usagers dans des situations variées.

Croquis : Un patient tente de scanner son dossier sur une borne, obligé de se pencher douloureusement

L’ergonomie, ici, ne se résume jamais à la prévention des TMS. Elle enveloppe le geste dans toute sa complexité : perception, mémoire, posture et même ressenti émotionnel. Entre la main et l’écran, il y a mille façons de rater – ou de réussir – une rencontre.

Des normes aux bonnes pratiques : quels outils pour aller plus loin ?

Certes, plusieurs cadres existent. Le référentiel EN 301 549 s’impose aux systèmes d’information publics en Europe (ETSI). L’association INRIA identifie les conditions favorables d’un design participatif incluant des publics à besoins spécifiques (INRIA). Mais toute démarche d’inclusion commence par :

  • L’analyse du contexte réel d’usage (observation, interviews, tests sur le terrain)
  • La co-conception avec des usagers variés, dont certains peu représentés
  • L’itération régulière des prototypes sur des populations multiples, et pas seulement des early adopters
  • L’incorporation de retours d’expérience anonymisés mais concrets
  • L’utilisation systématique de grilles d’évaluation de l’accessibilité (par exemple, Deque axe ou WAVE by WebAIM)

Pistes pour des objets (vraiment) inclusifs : petit manifeste d’exigence

Au fond, la question n’est pas tant “les objets connectés sont-ils conçus pour tous ?” que “combien d’invisibles sont-ils laissés de côté, délibérément ou non, par la standardisation technique ?”.

  • Inclure d’emblée l’analyse du public cible et des situations extrêmes, y compris en amont du projet
  • Former les équipes à l’ergonomie, non comme une simple discipline “anti-TMS”, mais comme un levier stratégique de conception
  • Mesurer l’impact en vie réelle : combien d'objets connectés restent inutilisés, rendus, abandonnés, ou source de découragement pour leurs usagers ?
  • Favoriser la réversibilité et la modularité : un objet accessible un jour doit l’être demain, même après une mise à jour logicielle

Entre la main et l’écran, entre la voix timide et l’enceinte connectée, entre les gestes maladroits et les menus sans contraste, il existe un champ immense de réconciliation à poursuivre. Concevoir pour tous est une promesse exigeante. Mais c’est aussi l’opportunité d’honorer pleinement la richesse du vivant, des singularités, des fragilités, et des forces invisibles. Car in fine, chaque progrès inclusif profite à tous.

L’ergonomie et la démarche inclusive ne sont pas des surcoûts ni des lubies de spécialistes. Elles sont, silencieusement, ce qui sépare l’objet-pivot de l’objet-boulet, la technologie qui libère de celle qui isole. Ce monde d’interfaces est à réconcilier, et c’est à nous d’y prendre notre part.

En savoir plus à ce sujet :