Open Space : Réconcilier attention et espace partagé

Comprendre, concevoir et améliorer les interactions homme-système.

14/11/2025

Pourquoi l’open space met notre cerveau à l’épreuve

Concevoir un espace partagé, c’est penser bien plus qu’une question de mètres carrés ou de style d’aménagement. L’open space, emblème moderne des bureaux collaboratifs, promet fluidité, transversalité, intelligence collective… mais, au fil du temps, il révèle un revers sensible : la fatigue sensorielle, la dispersion, l’usure d’une attention qu’il soumet à rude épreuve.

Derrière les plateaux ouverts, il y a des individus : chacun pris dans ses tâches, ses rythmes et ses fragilités. Ce que l’on oublie trop souvent ? Entre murs invisibles et frontières poreuses, l’humain, lui, continue d’avoir besoin de filtres, de repères, de pauses dans le tumulte ambiant.

Plus de 60 % des salariés travaillant en open space se disent gênés par le bruit (ANACT). Et si l’on parle moins de l’impact du mouvement et du visuel, il s’agit pourtant d’un facteur aussi délétère pour la concentration : la “pollution attentionnelle” n’est pas qu’acoustique.

Les mécanismes d’une double nuisance : sonore et visuelle

Écouter, voir, ressentir… Travailler en open space mobilise en continu notre capacité à trier l’information, dans une ambiance qui sollicite intensément audition et regard. Que disent les recherches ?

La gêne sonore : fatigue et stress chronique

  • Physique et physiologique : Un bruit de fond élevé (>55 dB(A)) augmente la fréquence cardiaque (INRS), détériore la qualité du sommeil (même en dehors du travail), et majore le risque d’erreurs sur tâches complexes (Szalma & Hancock, 2011).
  • Cognitif : Chez l’adulte, une conversation intelligible à proximité (l’effet Irrelevant Speech Effect) diminue la performance de mémorisation de plus de 15 % et double le nombre de fautes, même à faible volume sonore (Salame & Baddeley, 1982).

Le bruit n’est pas seulement une question de décibels : la perception de l’irruption dans sa bulle (une voix, un rire, un appel téléphonique) dérange non seulement l’oreille, mais aussi la pensée, en brisant le fil de l’activité.

La distraction visuelle, un parasite silencieux

  • Mouvement périphérique : L’œil équipe en permanence notre cerveau contre la “menace” : au moindre geste dans le champ visuel, il se mobilise (même inconsciemment), générant micro-distractions et micro-tensions (Jahncke et al, 2012).
  • Changements lumineux : Variation de lumière, reflets, contrastes : tout changement environnemental sollicite la vigilance, et déstabilise la mise au travail (voir Boyce, Lighting Research, 2010).

Si l’on cumule nuisances sonores et visuelles, on observe une multiplication des interruptions, et surtout une recrudescence de la “fatigue de vigilance”, bien décrite par les chercheurs spécialistes de l’attention (cf. Scerbo, Vigilance and Attention, 2018).

Photographie d’un open space : le terrain, ses usages, ses failles

Sans observation de terrain, pas d’ergonomie crédible. Quelles configurations rencontrées ? Quelles sources de gêne objectivées in situ ? Croquis, analyses et retour d’expériences.

  • L’environnement réel Open space typique Plan courant : alignement de postes, pas de cloison, 1 imprimante commune, surface vitrée non occultée.
  • Observations terrain :
    • - Pic d’activité téléphonique à certaines heures (9h-10h30, 15h-16h) : bruit ambiant x1,5
    • - Gêne majorée pour les postes en bord de passage (flux, portées de voix, lumière crue)
    • - Poches de concentration repérées au fond, zones de passage évitées pour tâches complexes
  • Sensations rapportées :
    • - “Difficile d’isoler ses pensées” – cadre, 9 ans d’ancienneté
    • - “Toujours sur le qui-vive quand quelqu’un bouge près de moi” – agent, 2 ans d’ancienneté

Quelles normes ? Quels repères ? L’état de l’art ergonomique

Traduire la gêne en exigences formelles : les normes proposent des seuils, les ergonomes forgent des usages raisonnés et adaptés au réel.

  • Sonore :
    • Norme NF S31-080 Bureaux ouverts : 45 dB(A) max. en bruit ambiant continu
    • Recommandation OMS : “max. 35 dB(A) pour concentration”
    • Arrêtés français (code du travail) : repérage à 80 dB(A) (risque important), mais la gêne cognitive se manifeste très en amont
  • Lumineux et visuel :
    • EN 12464-1 : éclairement recommandé à 500 lux en surface de travail
    • Reflets et contrastes : “minimiser l’éblouissement direct et indirect” (INRS, ED 7041)
    • Visibilité des écrans : angles de 35° à 65° recommandés pour limiter la fatigue oculaire

Agir : Stratégies pour limiter les nuisances sonores en open space

  • Traitement architectural et matériaux absorbants :
    • Panneaux acoustiques suspendus ou muraux : efficacité testée (réduction de 5 à 10 dB(A) selon la configuration – voir études INTErNOISE 2014)
    • Moquette épaisse vs résine, textiles tendus : absorption du bruit d’impact (étude CSTB, 2021)
    • Poteaux et baffles suspendus : casser la propagation horizontale des bruits de voix
  • Zonage et “bulles de calme” :
    • Dédier des espaces fermés (cabines, box, salles de silence) : 1 espace “calme” pour 15-20 postes = baisse de 30 % des réclamations (rapport ACTINEO, 2022)
    • Espaces de discussions loin des zones de concentration
  • Comportements et règles partagées :
    • “Réunions flash” hors plateaux, téléphones en mode silencieux
    • Charte sonore co-construite, affichages pédagogiques
  • Outils individuels :
    • Casques anti-bruit et intra-auriculaires sur critères volontaires (recommandés seulement ponctuellement : risque d’isolement ou de fatigue auditive accrue)
    • Signal visuel de “ne pas déranger” (par exemple, lampes ou objets sur le bureau)

Réconcilier regard et attention : limiter la nuisance visuelle

  • Mobiliers et barrières visuelles :
    • Cloisons basses translucides (80 à 120 cm) : coupure du champ sans enfermer, baisse mesurée de distraction (étude CIEHF/UK, 2019)
    • Plantes hautes, étagères ajourées : limiter le mouvement dans le champ de vision
  • Gestion de la lumière et de l’éclairage naturel :
    • Voilages, stores réglables, organisation des postes perpendiculairement aux fenêtres
    • Éviter l’éclairage direct sur écrans ou sur axes de circulation
  • Organisation des circulations :
    • Limiter le flux passant devant les postes de travail (étude Szalma & Hancock, 2011)
    • Positionner imprimantes, points de rencontre, zones de passage loin des tâches de précision
  • Signalétique et repères :
    • Zones d’apaisement visuel : coloris sobres, absence de surstimuli, réduction de l’affichage mural
    • Gestion des écrans multiples : éviter les “forêts d’écrans” ou des positions exposées aux vues croisées

Visages, postures et silences : quelques retours de terrain

Au-delà des normes, l’ergonomie s’écrit dans le détail. Retours d’expériences, croquis, paroles d’utilisateurs.

  • Illustration : Croquis de terrain Croquis analyse des postes sensibles Zonage des zones les plus exposées au bruit et aux mouvements : postes en entrée du plateau, proximité points d’eau/imprimantes.
  • Ancre d’observation :
    • “Dès que quelqu’un surgit dans mon champ visuel, même si je ne le regarde pas, mon cerveau décroche de sa tâche, il zappe. Ça me coûte de revenir à mon raisonnement.”
    • Micro-pauses, regards fugitifs vers la fenêtre ou la plante verte : autant de mécanismes de régulation autonomes mais insuffisamment prévus par les plans d’architecte.

Pour aller plus loin : repenser la conception, cultiver l’attention

  • Impliquer usagers et équipes dans l’analyse et l’ajustement : Marches exploratoires, enquêtes de ressenti, diagnostic participatif (cf. ANACT), retours d’expérience après réaménagement pour mesurer l’efficience réelle des solutions mises en œuvre.
  • Aller au-delà du correctif : Aborder l’ergonomie dès l’amont, repenser la conception même du bureau et des interactions (cf. ISO 9241-210 : conception centrée utilisateur).
  • Cultiver des routines réparatrices pour la vigilance : “Douches attentionnelles” (courtes pauses, mobilité, changement d’environnement), accès facile à des espaces calmes, encouragement à moduler les outils et supports de travail.
  • Restaurer la capacité à choisir et aménager son poste : Liberté de moduler le mobilier, d’organiser les écrans ou l’éclairage, d’ajuster ponctuellement l’intensité sonore pour son activité. Car concevoir pour l’humain, ce n’est pas imposer un modèle unique, mais offrir des marges d’action adaptées à la diversité des sensibilités.

Sur le plateau de l’open space, le bruit et le regard ne sont ni accessoires, ni détails. En réconciliant l’espace et les sens, en redonnant à chacun la maîtrise de sa bulle, il est possible de (re)construire un environnement propice à la concentration, à la créativité, et à la santé de tous. Entre la main et l’écran, entre la pensée et le tumulte, il y a toute une écologie de l’attention à restaurer.

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