Coiffeur.euse.s : une nuque sous tension, le défi d’un métier en équilibre

Comprendre, concevoir et améliorer les interactions homme-système.

22/12/2025

Les douleurs cervicales dans la coiffure : une réalité invisible, des chiffres qui alertent

Les métiers de la coiffure sont de véritables laboratoires à risques pour la région cervicale et l’épaule. Selon une large étude française menée par l’INRS (INRS, ED 6072), près de 70 % des coiffeur.euse.s se plaignent de troubles musculosquelettiques (TMS) au niveau du cou et du haut du dos. Les douleurs cervicales sont signalées dans plus d’un tiers des cas, souvent dès les premières années d’activité. À l’international, le constat est similaire. Au Danemark, une étude majeure publiée dans Scandinavian Journal of Public Health (2010) indique que plus de 40 % des coiffeurs rapportent des raideurs cervicales régulières. Les facteurs ? Postures prolongées, bras maintenus en élévation, flexion ou extension répétées de la nuque pour ajuster la découpe ou fixer la couleur, regard focalisé… Sans compter la station debout quasi permanente, sur sols parfois irréguliers, et la gestion constante du temps et du client.

Décomposer les gestes : où naît la contrainte cervicale ?

Entre une coupe classique et un brushing sophistiqué, le geste change, la contrainte reste. Que se passe-t-il d’un point de vue biomécanique ?

  • Flexion de la nuque pour observer de près une mèche, ajuster un angle, vérifier la régularité d’une ligne.
  • Extension ou rotation du cou pour accéder à l’arrière du crâne ou dialoguer avec le client face au miroir.
  • Maintien des bras en l’air induisant une tension continue sur les trapèzes, irradiant vers la colonne cervicale.

La combinaison de ces postures entraîne une compression répétée des disques intervertébraux, une sollicitation accrue des muscles stabilisateurs et une usure prématurée du système ligamentaire (International Journal of Industrial Ergonomics, 2013). Dans la réalité du terrain, ces postures ne sont jamais figées mais s’enchaînent, à la faveur des coups de ciseaux, des changements de buste, des échanges avec le client. L’accumulation, presque imperceptible sur l’instant, devient lourde sur la durée : microtraumatismes, inflammations tendineuses, voire arthrose précoce.

Normes et recommandations officielles : un cadre, mais souvent ignoré

La norme NF X 35-102 relative à l’ergonomie des espaces de travail souligne l’importance de l’ajustement du mobilier, d’une distance optimale de travail (moins de 30 cm pour les gestes de précision, jusqu’à 70 cm pour la manipulation d’objets volumineux), de la mobilité du poste (Afnor, 2022). Pour les métiers de la coiffure, l’INRS recommande explicitement :

  • Des sièges clients ajustables en hauteur de 45 à 65 cm
  • Des plans de travail (bacs, dessertes) à hauteur variable ou modulable
  • L’utilisation d’outils allégés et adaptés à la taille de la main

Pourtant, dans bon nombre de salons, ces préconisations restent secondaires, par manque de temps, de moyens, ou de formation. Les habitudes, la pression commerciale ou la configuration initiale l’emportent bien souvent sur l’ajustement individualisé.

Quand l’ergonomie rencontre la réalité : étude de terrain et observation gestuelle

Observer réellement, c’est voir ce que les chiffres n’énoncent jamais. Voici, croquée sur le vif, une séquence typique d’un salon semi-urbain (étude menée avec l’accord de l’équipe, notes anonymisées) :

  • Entrée d’une cliente âgée, de taille inférieure à la moyenne : le fauteuil n’est pas réglé, la coiffeuse compense en fléchissant le buste et la nuque, tout au long de la coupe courte ; raideur visible côté gauche à la fin de la prestation.
  • Brushing sur cheveux longs : bras en l’air pendant plus de 7 minutes, appui sur le côté du lavabo, extension continue du cou pour garder le fil visuel, relâchement uniquement sur les temps de conversation.

Ces “petites” adaptations, répétées 10 à 20 fois par jour, tissent à la longue le fil des douleurs.

Croquis de coiffeur.euse en flexion cervicale et bras en l'air Schéma : Postures typiques en coiffure générant des contraintes cervicales (source : Bertin Inside, croquis terrain)

Prévenir, c’est agir à la racine : leviers stratégiques pour salons et indépendant.e.s

Réfléchir le poste avant l’arrivée de la douleur

  • Choisir un siège client hautement ajustable (avec vérin hydraulique)
  • Systématiser l’ajustement du fauteuil à chaque client, même sur prestations rapides
  • Privilégier les outils ergonomiques (ciseaux, sèche-cheveux allégés, brosses à poignée antidérapante adaptable à la main)

Aménager l’espace : une affaire d’agencement et de circulation

  • Espacer suffisamment les postes pour éviter les torsions excessives et permettre la mobilité autour du fauteuil
  • Positionner les dessertes et outils à hauteur d’accès bras fléchi, dans l’axe du buste
  • Limiter les sources d’encombrement au sol (fils électriques, tapis épais) qui obligent à se pencher inopinément

Former et sensibiliser : clé de la prévention active

L’éducation gestuelle est trop souvent oubliée. D’après le CNEC (Conseil National des Entreprises de Coiffure), des gestes correcteurs simples peuvent diminuer significativement la plainte cervicale :

  • Alterner bras droits et bras gauches autant que possible
  • Travailler poignet et avant-bras “gainés”, près du corps, évitant la projection permanente en avant
  • Doser les pauses actives toutes les heures même sur des prestations d’apparence fluides

Des interventions courtes en ergonomie (Fritz et al., Journal of Occupational Health, 2015) montrent une baisse de près de 50 % de perception douloureuse avec la simple intégration de routines de micro-pauses, d’étirements ciblés et de sensibilisation collective.

Intégrer la prévention dans la gestion humaine

  • Alterner les types de prestations sur la journée - éviter d’enchaîner successivement coupes longues, brushings et extensions sans transition
  • Encourager la collaboration entre coiffeur.euse.s pour adaptation de posture et observation croisée
  • Mettre à disposition de tous un temps de retour sur l’organisation posturale, lors de la réunion d’équipe hebdomadaire

Vers des outils et mobiliers vraiment pensés pour la coiffure : innovation et limites

Si le design d’outils progresse (ciseaux plus ergonomiques, sèches-cheveux ultra-légers), le défi reste immense côté mobilier. Certains constructeurs proposent des fauteuils clients à mémoire de hauteur, des dessertes mobiles avec plateaux sur glissière, ou encore des lavabos inclinables permettant au client d'être allongé. Mais tout cela a un coût, et la démocratisation de ces solutions dépend souvent des grandes chaînes, plus que des salons indépendants. Un projet pilote de l’Aract Île-de-France (Aract, 2022) a montré qu’équiper 100% des postes avec sièges réglables de dernière génération pourrait diviser par deux l’absentéisme lié aux TMS sur 2 ans. Cependant, l’adaptabilité (tailles des clients, diversité des techniques de coupe) impose de mixer innovation, formation et ajustement quotidien, sans dogmatisme.

Nouveaux regards et pratiques émergentes : l’ergonomie dans la culture du salon

Chasser définitivement l’image du coiffeur “martyr de la nuque” suppose une révolution douce dans la manière de faire corps avec son propre métier :

  • Valoriser dans la formation initiale des modules posturaux et gestuels
  • Accepter la co-observation (en binôme, filmer une séance, débriefer les postures réelles)
  • Développer une attention sensori-motrice : ressentir, s’autoriser à ralentir, ajuster dès la première gêne
  • Encouragez l’expression libre de l’inconfort, sans tabou, dans les outils de management

Observer. Ajuster. Oser remettre en question la routine. C’est dans la finesse de ces micro-réglages que la prévention opère. Entre la main, la tête, le miroir et le fauteuil, il y a un écosystème à pacifier, et tout commence par ouvrir l’œil sur les signaux faibles du corps.

Pour aller plus loin : outils pratiques et ressources de terrain

Parce que prévenir la douleur cervicale, ce n’est jamais seulement régler un fauteuil : c’est cultiver l’attention au corps, la finesse du geste, et le respect de soi dans la durée. Mettre l’humain à la bonne hauteur, dans tous les sens, voilà le plus beau métier du monde.

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