Jouets, sécurité et approche ergonomique : Petite cartographie d’un terrain mouvant

Comprendre, concevoir et améliorer les interactions homme-système.

21/01/2026

Introduction : Là où l’enfance touche l’objet

Entre les doigts d’un enfant, un jouet cesse d’être un simple objet : il devient un espace d’expérimentation, d’imaginaire, de risque mesuré aussi. Lorsqu’on parle de « sécurité des jouets », l’ergonomie nous invite à regarder au-delà de la simple conformité réglementaire. Car un jouet, ce n’est pas qu’un assemblage de plastique coloré aux bords arrondis : c’est une interface sensible entre ce que l’enfant rêve, tente, met à l’épreuve – et ce que le concepteur imagine qu’il « faudrait » faire avec. Dès lors, penser la sécurité, c’est aussi penser l’usage réel, la perception du danger, la motricité en construction, la découverte permanente.

Regarder comment un enfant manipule, détourne ou « met à l’épreuve » un jouet, c’est ouvrir un atlas nuancé de gestes, d’essais-erreurs, d’anticipations inabouties et de créativité sauvage. C’est, pour l’ergonome, un chantier aussi essentiel qu’inépuisable : comprendre ce qui, dans l’objet, aide ou entrave le jeune utilisateur – et prévenir ce que la norme n’a pas toujours su voir.

Le cadre normatif : sécurité, mais jusqu’où ?

Normes européennes et internationales : points d’ancrage

Côté réglementation, le terrain est balisé. En Europe, la référence, c’est la Directive 2009/48/CE, déclinée via la norme EN 71 (Sécurité des jouets), qui s’attarde à tout : substances chimiques, risque d’ingestion, stabilité, résistance mécanique, inflammabilité, etc. L’OCDE recense près de 40 critères distincts rien que pour les jouets d’entrée de gamme destinés aux moins de 36 mois.

  • Absence de petites pièces détachables
  • Bords et pointes non tranchants
  • Stabilité des jouets à bascule
  • Limitation du volume sonore sur les jouets musicaux (inférieur à 80 dB pour éviter tout dommage auditif, selon l’ANSES)
  • Compatibilité avec la motricité cible : taille des poignées, poids, force de déclenchement

Pourtant, chaque année, dans l’Union Européenne, ce sont plus de 34 000 accidents domestiques impliquant des jouets chez les enfants de moins de 14 ans qui sont recensés (source : Safe Kids Europe). Entre la norme et la réalité, il existe donc un espace : celui où la sécurité d’usage dépend autant de la conformité technique que de l’usage effectif, de la compréhension du risque, de l’évolution des gestes.

Ergonomie : observer là où la norme ne voit pas

L’ergonomie ne se contente pas de « checker la checklist ». Elle se penche sur l’expérience vécue : que fait vraiment l’enfant avec l’objet ? Que comprend-il du mode d’emploi implicite ? Où sont ses hésitations, ses détours ? C’est aussi là que surviennent certaines limites des normes actuelles, comme l’évoquent les experts de l’INRS : une sécurité « statutaire » ne garantit jamais pleinement la sécurité « en acte ».

Le terrain d’usage réel : là où naît le risque (et l’innovation)

Les détournements, moteur et menace

Un enfant transforme une cuillère en avion, un carton en voiture, un cube en projectile improvisé : le détournement de l’objet fait partie intégrante du jeu et du développement cognitif. Les études de terrain (ex : Boisgontier et al., 2019) montrent que 50 % des accidents recensés impliquent un usage « imprévu » du jouet original. Cela pose la question : jusqu’où anticiper l’imprévisible ? Quelle marge laisser à l’enfant pour explorer – sans l’exposer à des risques graves ?

L’ergonome, ici, s’attache à repérer les scénarios d’usage effectifs, et non ceux projetés par le concepteur. D’où l’intérêt de méthodes comme l’observation in situ, le « shadowing » (suivi précis de situations d’usage réelles), l’analyse vidéo. Ce n’est pas dans la salle de test stérile, mais sur le tapis de la chambre ou dans la cour de récré, que naissent les vrais enjeux de sécurité ergonomique.

Les pièges invisibles : perception et inattention

  • Un jouet aux couleurs vives mais aux instructions peu lisibles (ex : pictogrammes ambigus), ce sont jusqu’à 40 % d’erreurs de manipulation en plus chez les enfants de 2 à 5 ans (source : International Journal of Industrial Ergonomics).
  • Le volume sonore excessif de certains jouets peut « masquer » le signal d’alerte (bourdonnement, grésillement…), rendant l’enfant moins vigilant au danger (INRS, 2019).
  • Les jouets « connectés » posent la question de la supervision adulte : interfaces trop complexes, notifications visuelles inadaptées, perte du contrôle parental… autant de facteurs de risque émergents.

Ce sont ces détails, souvent invisibles à la norme, qui rendent l’analyse ergonome précieuse : la sécurité n’est pas une somme d’interdits, c’est d’abord une qualité de perception, d’anticipation, de retour sensoriel pertinent.

L’enfant, l’objet et l’environnement : un trio à réconcilier

Motricité, âge et variabilité

Aucun enfant de 3 ans n’a la même aisance qu’un autre enfant de 3 ans : développement, force, coordination, attention, tout varie. Les classes d’âge fixées par la norme sont utiles, mais ne sauraient suffire. Par exemple, la force de préhension (capacité à saisir et manipuler un objet) varie de 30 % entre enfants de 4 ans du même âge (source : British Medical Journal). Un levier à enclencher, pensé pour un adulte ou un adolescent, peut devenir un obstacle insurmontable – ou un piège frustrant – pour un jeune enfant.

L’ergonome s’interroge : où sont les paliers, les points de friction ? Le dispositif prévoit-il une « marche d’escalier » avec plusieurs niveaux de difficulté (adaptativité), ou bien impose-t-il une logique monocorde ? Le jeu suit-il l’évolution motrice de l’enfant, ou lui ferme-t-il l’accès trop vite ? Parfois, quelques millimètres d’écart dans la taille d’une poignée changent tout.

Sensorialité et interaction

Un jouet s’adresse à tous les sens : toucher, vue, audition, parfois odorat ou goût (pour les premiers âges). Or chaque sensibilité, chaque trouble perceptif (daltonisme, hypoacousie, troubles moteurs légers…) peut changer radicalement l’expérience. Ici, l’ergonomie invite à penser l’accessibilité – moins comme une contrainte que comme une richesse.

  • Contraste visuel : un jouet dont le code couleur ne distingue pas les zones manipulables aggrave le risque d’erreur. L’inclusion de témoins visuels clairs réduit les maladresses de 27 % chez les tout-petits (Revue Ergonomics, 2016).
  • Texture et retour tactile : la diversité de matières aide à comprendre comment se saisir ou éviter (grips antidérapants, surfaces douces, reliefs distinctifs).
  • Signal sonore : doit être pensé pour informer, non pour surprendre ou effrayer.

Environnement d’usage : la variable oubliée

Un jouet « sûr » posé sur un tapis moelleux ne l’est pas forcément sur du carrelage mouillé, ou dans une chambre sombre. L’éclairage, le bruit ambiant, la présence (ou l’absence) d’adultes, la fatigue de l’enfant… sont autant de facteurs « externes » mais déterminants. Les enquêtes de l’EHLASS (European Home and Leisure Accident Surveillance System) recensent une survenance de risque multipliée par 2,5 lors d’un changement d’environnement d’utilisation non anticipé par le fabricant (ex : un jouet de plage utilisé dans la baignoire).

Étude de cas : la trottinette pour enfant, entre liberté et précaution

Prenons la trottinette : symbole de mobilité ludique, mais aussi de chutes trop fréquentes. Une étude menée par Santé publique France (2021) recense plus de 2500 blessures liées à la trottinette chaque année chez les moins de 12 ans – dont 35 % surviennent à « faible vitesse » dans des environnements censés être maîtrisés (cour de récréation, allée de jardin).

  • Dimension des poignées : trop épaisses, elles diminuent la prise ; trop fines, elles fatiguent la paume et accentuent le risque de perte de contrôle.
  • Hauteur du guidon : un guidon non réglable, ou mal adapté à la morphologie de l’enfant, multiplie les postures de déséquilibre et les chutes frontales (INRS, 2018).
  • Répartition du poids : une trottinette trop lourde à l’avant penche lors des décélérations, ce qui décourage le freinage « normal » et favorise le saut risqué en fin de course.
  • Surface antidérapante du plateau : négligée, elle occasionne jusqu’à 20 % d’accidents par glissement selon la DGCCRF, qui évoque aussi l’importance des marquages visibles.

Ce cas nous rappelle l’essentiel : la sécurité est inséparable de la capacité motrice, de la perception en mouvement, et même de la sociabilité, car nombre d’accidents surviennent lorsqu’on « fanfaronne » devant ses pairs.

Pistes de conception ergonomique pour une sécurité active

Au-delà de la prévention, encourager la compétence

L’ergonomie invite à penser des jouets qui ne se contentent pas d’ôter tout risque – mais qui l’apprivoisent, le signalent, le réduisent à un seuil acceptable pour qu’il devienne apprentissage. Le « risque zéro » n’existe pas : il s’agit donc de sécuriser la marge d’exploration, d’offrir des retours sensoriels cohérents, de guider sans brider.

  • Intégrer des signaux explicites : couleurs, reliefs, pictos donnant à comprendre où saisir, où appuyer, ce qu’il ne faut pas faire.
  • Privilégier des matériaux amorçant le geste : un plastique légèrement souple qui absorbe le choc, une texture rugueuse incitant à ne pas porter à la bouche.
  • Concevoir des notices multi-modes : visuelles, tactiles, orales même pour les parents, pour accompagner la diversité des situations.
  • Tester en contexte réel : ateliers pilotes avec enfants, retours ethnographiques, analyses vidéo afin d’anticiper les détournements majeurs.

Croquis d’observation : comprendre les micro-gestes

Un croquis vaut parfois mille statistiques. Observe-t-on un enfant essayer d’ouvrir un compartiment interdit ? Sa main hésite, son attention vacille, son axe de poignet « force » avant d’abandonner. Le rôle de l’ergonomie, c’est de traduire ces micro-gestes en améliorations concrètes : placer la limite hors d’atteinte, signaler l’interdit par une texture rugueuse ou une couleur « stop », envisager la trajectoire de la main et pas seulement le regard.

Pour une vigilance partagée

La sécurité d’usage des jouets n’est jamais entièrement dans l’objet, ni uniquement dans la surveillance des parents. Elle naît de la rencontre fragile entre les possibles de l’enfant, l’environnement d’accueil et le soin mis dans la conception. Penser le jouet comme interface vivante, ouverte, c’est choisir d’accompagner l’enfant dans sa croissance, au lieu de l’enfermer dans une zone trop étroite de sécurité factice. Le défi de l’ergonomie, ici, n’est pas d’imposer un modèle unique, mais d’inventer des outils d’observation, de dialogue, de co-construction.

Un jouet sûr, c’est donc bien plus qu’un objet conforme. C’est un espace d’attention entre adultes, enfants, concepteurs, ergonome : une vigilance partagée, où chaque détail compte, où toute l’intelligence du geste est sollicitée. Entre la norme et la vie, il reste un chantier immense – et passionnant – à continuer d’explorer.

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